Marie-Thérèse Figueur, soldate « Sans-Gêne »

Soldate française, Marie-Thérèse Figueur (1774 – 1861), surnommée « Sans-Gêne » pour son audace et son franc-parler, participe à de nombreuses campagnes et batailles.

Jeune orpheline

Cette image est un portrait de Thérèse Figueur en tenue de dragon.

Fille de Claudine Viard et de François Figueur, un meunier, Marie-Thérèse Figueur naît le 17 janvier 1774 à Talmay, en Bourgogne. Sa mère meurt en couches. Dans ses mémoires, Marie-Thérèse, ou plus simplement Thérèse, en écrira : « J’ai été de ces enfants qui ne doivent jamais connaître la douceur de dire maman, ou plutôt j’ai été de ces enfants, encore plus malheureux, condamnés à dire Maman à quelqu’un qui ne les chérit pas, mon père s’étant remarié quelques années après. »

Thérèse perd son père à neuf ans, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant. Sa belle-mère ne voulant pas s’occuper d’elle, son oncle maternel, Joseph Viart, sous-lieutenant dans le régiment de Dienne-Infanterie, devient son tuteur. Il la confie à un temps à un blanchisseur du nom de Muideblé. Pour la jeune orpheline élevée par une belle-mère qui ne l’aimait pas et qui vient de perdre son père, c’est une période heureuse. « Même aujourd’hui, écrira-t-elle dans ses mémoires, à soixante-neuf ans, quand il m’arrive de songer à ces heureuses années que j’ai passées dans cette maison de Rueil, chez le bon M. Muideblé, je sens toujours mes yeux prêts à se mouiller de larmes. »

C’est là que Thérèse rencontre Clément Sutter, son meilleur ami d’enfance qui deviendra plus tard son mari. Avec Clément et sa sœur jumelle Victoire, Thérèse fait l’école buissonnière et joue au grand air. « J’étais un vrai diable de fille, écrit-elle, habituée à grimper sur les chevaux de mon père ». Cette période heureuse se poursuit jusqu’à ce que son oncle décide d’emmener Thérèse à Avignon, où il la confie à une marchande de draps qui lui apprend son travail… auquel la fillette ne prend aucun plaisir.

La Révolution française

Thérèse Figueur a quinze ans lorsque éclate la Révolution française. Peu intéressée par la politique, elle ne suit les événements que d’une oreille lointaine et distraite et se sent plutôt des sympathies royalistes. Elle témoigne : « La révolution avait éclaté, et suivait depuis quatre ans son cours, que c’est à peine si j’en avais eu connaissance. Mes dix-huit ans m’agitaient doucement. Cette émotion rêveuse qui me faisait triste et maladive avait eu du moins l’avantage de me dérober aux passions de la politique. Cependant, je me sentais portée vers le royalisme. »

En 1793, suite à la chute des girondins, les provinces se révoltent contre Paris, arment des troupes et s’organisent en compagnies fédéralistes. L’oncle de Thérèse, militaire retraité, reprend du service pour commander une compagnie de canonniers. Pour sa pupille, c’est la naissance d’une véritable vocation. Elle accompagne son oncle partout, au point qu’il finit par lui permettre de s’habiller en homme afin qu’elle puisse le suivre même en campagne.

« On leva dans la boutique un coupon de drap bleu de roi, on m’en fit un habit de canonnier. (…) Le frac endossé, le briquet au côté, et sur le front ce tricorne républicain que je portais en casseur d’assiettes, j’entonnai le Réveil du peuple avec la masse de nos canonniers fédéralistes. Mon oncle me rappela en secret à des sentiments plus honnêtes et à l’amour de mon roi. Je me sentais toute autre : j’étais gaie, alerte, infatigable. (…) Le démenti étant donné à la nature qui s’était amusée à me créer femme. Ma vocation venait de se prononcer : Thérèse Figueur était soldat. »

Soldate

Suite à la défaite des fédéralistes face à la Légion des Allobroges, républicaine, Thérèse Figueur et son oncle sont faits prisonniers en juillet 1793. La jeune fille est mise face à une alternative : s’enrôler dans l’armée républicaine, ou être exécutée. Après avoir consulté son oncle, elle accepte la conscription à une condition : la vie sauve de ce dernier. C’est au moment de son enrôlement que son franc-parler lui vaut ce surnom de Sans-Gêne, comme elle en témoigne dans ses mémoires : « Il s’agissait de me donner un nom de guerre. On s’arrêta à celui de Sans-Gêne, qui fut proposé par le sous-lieutenant Chastel. ‘Je vous assure, disait-il, que lorsque nous la fîmes prisonnière, elle ne se gênait pas le moins du monde pour nous traiter de lâches, puisque nous parlions de tuer deux ennemis qui ne se défendaient plus.’ « 

Thérèse repart en campagne, combattant désormais au sein de l’armée républicaine et s’efforçant d’obtenir grâce pour les prisonniers fédéralistes : « ce sont de bons Français ; ils ont été égarés comme moi ». À l’automne, elle participe au siège de Toulon, où elle est blessée à la poitrine. La Légion des Allobroges est ensuite incorporée au 15e régiment de Dragons en 1794. Thérèse poursuit son instruction militaire à Castres, apprenant l’équitation et le maniement des armes, sabre, épée, pistolet, mousqueton.

« L’amant timide et délicat »

La soldate profite de ses dimanches, après une semaine d’instruction et d’exercices militaires, pour se rendre à des guinguettes – où on la prend pour un jeune homme – et faire danser « les jolies filles ». « J’ai aimé la danse à la rage. Une enfant de seize ans, la fille d’un jardinier, délicieuse brunette d’une naïveté qui touchait à la niaiserie et cependant ravissante, fut d’abord ma danseuse favorite ». Des relations qu’elle décrit comme platoniques : « Je jouais l’amant timide et délicat, m’en tenant aux compliments et aux protestations tendres, ou ruminant dans un silence rêveur toute la félicité que peut donner une main qu’on presse dans la sienne, et tout au plus un baiser cueilli à la hâte au moment de l’adieu. »

Dans ses mémoires, ces moments sont principalement marqués par l’amour de la danse, et un certain amusement du fait qu’on la prenne pour un homme. Thérèse y raconte par ailleurs comment elle a failli se marier avec un officier, avant de renoncer par crainte de perdre sa liberté. Soldate au milieu ce régiments masculins, bien qu’elle se décrive comme n’ayant jamais été jolie, elle est très appréciée et ne coupe pas aux tentatives de séduction. Sur l’oncle de celui qui a failli devenir son mari, elle écrit : « lui-même, sous son physique de vieux barbon, avait manifesté vis-à-vis des prétentions qui ne s’élevaient pas, il est vrai, jusqu’à ma main, et que j’avais été forcée d’arrêter au genou. Je dus, pour le refroidir, jeter par sa face rougeaude et campagnarde tout le thé brûlant d’une théière.« 

« Mademoiselle Figueur est un brave »

Thérèse Figueur poursuit ensuite le combat contre les Espagnols avec l’armée des Pyrénées-Orientales. Son courage et son franc-parler lui valent une popularité telle que, lorsque le Comité de Salut Public interdit aux femmes de servir dans l’armée française, ses officiers signent une pétition et obtiennent pour elle une exception. À Figuères, elle fait deux prisonniers et tue un Espagnol qui s’apprêtait à lui tirer dessus. « Je n’ai jamais oublié ce visage, témoigne-t-elle, il m’a empêchée de dormir pendant plus d’une année. »

Près de Gérone, Thérèse sauve le général Noguez abandonné comme blessé et le conduit en lieu sûr. Elle participe ensuite à la deuxième campagne d’Italie. En 1799, à la bataille de Savigliano, elle reçoit quatre coups de sabre dans le dos et est faite prisonnière. Un échange de prisonniers lui permet de retrouver la liberté, mais elle est affaiblie. La traversée d’un ravin débordé d’eau glaciale la laisse presque mourante. Sur les conseils d’amis, elle obtient une pension et se repose à Châlons-sur-Saône.

Thérèse n’y reste pas longtemps : « Le métier de solliciteuse m’allait mal ; les forces m’étaient revenues, je me dis qu’un casque valait décidément mieux que cornette, que vingt-huit ans n’était pas l’âge d’entrer aux Invalides, et je songeai à reprendre du service ». Elle intègre alors le 9e régiment de Dragons, qui occupe une caserne parisienne. À Paris, elle rencontre Joséphine de Beauharnais et celui qui est alors Premier consul, Napoléon – avec qui elle avait eu une altercation au siège de Toulon. Après avoir rappelé leur première rencontre, ce dernier, d’après les mémoires de Thérèse, lui concède : « Mademoiselle Figueur est un brave ».

« Cette vie n’était pas de mon goût »

Après avoir été pendant dix jours femme de chambre de Joséphine de Beauharnais, Thérèse Figueur, qui s’ennuie dans ce rôle, repart en campagne ; elle participe aux batailles d’Ulm, d’Austerlitz, d’Iéna. Grièvement blessée lors d’une chute de cheval, elle rentre à Paris où elle se repose pendant 18 mois, sans pratiquement sortir de sa chambre. Une période de repos qui, à nouveau, lui donne envie de reprendre du service : « Je dois l’avouer, cette vie toujours la même n’était pas de mon goût ».

Guérie, Thérèse part pour l’Espagne en 1809. Elle y combat peu mais, à Burgos où elle stationne, gagne l’affection du curé qui la loge « malgré la haine que les Espagnols nourrissaient contre nous ». Elle entreprend de venir en aide à ses hôtes et aux plus démunis de la ville en distribuant des vivres, du pain, de la viande ; elle se rend utile à l’hôpital et prend sous son aile jusqu’aux chiens errants de la ville. Une générosité qui lui vaudront d’être épargnée lorsque, en 1812, elle est faite prisonnière par chef guérillero Geronimo Merino.

Prisonnière en Angleterre

Merino confie Thérèse Figueur à un régiment écossais puis à des Portugais auprès desquels les autres prisonniers et elle subissent de mauvais traitements. La soldate cache soigneusement sa qualité de femme, ce qui, témoigne-t-elle, lui épargne « mille désagréments pendant la route ». Retenue quelques temps à Lisbonne, elle est ensuite embarquée pour l’Angleterre ; la traversée, marquée par une tempête meurtrière au cours de laquelle trois vaisseaux disparaissent, dure 39 jours. En Angleterre, elle est logée chez un tailleur.

En 1814, l’abdication de Napoléon et la paix valent à Thérèse de retrouver la liberté, ce dont elle se réjouit tout en le déplorant à la fois : « On nous annonça que nous étions libres. J’aurais mieux aimé devoir ma délivrance à toute autre cause. J’étais saisie d’une affliction profonde, et cependant j’éprouvais un violent désir de rentrer en France à l’instant même« . L’année suivante, elle assiste à une revue de troupes par Napoléon, à qui elle voue toujours une grande admiration et avec qui elle échange quelques mots.

Soldate retraitée

Peu de temps après, Thérèse Figueur prend sa retraite à 41 ans. Dépourvue de ressources, elle s’installe à Paris où elle tint un restaurant. Elle y retrouve son ami d’enfance, Clément Sutter, soldat lui aussi, qu’elle avait recroisé lors de précédents séjours parisiens. Devenu maréchal-des-logis, Clément la demande en mariage, une demande qu’elle accepte non sans inquiétude : « J’avais pour Clément une affection sincère ; mais tel était mon goût pour la liberté que le matin du jour de mon mariage je réfléchissais encore ». Ils se marient en juillet 1818. « J’avais pour mari la personne que j’ai le mieux aimée, un homme brave; loyal, sobre, rangé, de l’humeur la plus douce et la plus égale, un homme dont j’étais adorée et, ce qui ne gâte rien, un très bel homme ».

Un bonheur qui ne durera qu’un temps. Veuve onze ans après son mariage, Thérèse se retrouve à nouveau démunie. Elle conclut ainsi tristement ses mémoires, publiées en 1842 sous le titre Les Campagnes de mademoiselle Thérèse Figueur, aujourd’hui madame veuve Sutter : « J’ai passé le reste de mes années à lutter contre la pauvreté. Aujourd’hui j’ai soixante-neuf ans, et je ne possède rien. Je n’ai autour de moi ni enfants ni famille ; j’attends avec résignation la mort dans un hospice.« 

Thérèse Figueur « Sans-Gêne » meurt en 1861, à l’âge de 86 ans.

Liens utiles

Les Campagnes de Mlle Thérèse Figueur, aujourd’hui Mme veuve Sutter, Paris, Dauvin et Fontaine, 1842
Page wikipédia de Marie-Thérèse Figueur
Thérèse Figueur (Musée de l’Armée)

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